Titre original The Day of the Jackal, créée par Ronan Bennett, diffusée sur Prime Video en Europe, s’inscrit dans la lignée du roman de Frederick Forsyth (1971) et du film de Fred Zinnemann (1973), avec Eddie Redmayne dans le rôle du Chacal et Lashana Lynch en agente du MI6 lancée à sa poursuite.
Parallèle avec le roman
Le roman fonctionne sur un principe de sécheresse documentaire : Frederick Forsyth construit son récit comme une mécanique (compte à rebours, complot fictif contre le Général de Gaulle en 1963, piloté par l’OAS), et le Chacal y est délibérément dépouillé de toute psychologie. On ne connaît ni son identité, ni sa vie privée, ni ses motivations, hors l’appât du gain. C’est un professionnel, défini uniquement par ses actes et sa méthode (à quelques exceptions près).
La série s’écarte nettement de ce choix : Eddie Redmayne y incarne un tueur d’élite dont le contrat vise un candidat allemand à la présidentielle, puis un milliardaire. Adaptation contemporaine (extrême droite, lanceur d’alerte financiers) qui remplace l’intrigue franco-française. Autre différence majeure : la série explore les tensions entre vie professionnelle et vie personnelle, aussi bien pour le tueur que pour son adversaire. Elle donne aux personnages une intimité, quelque chose que Forsyth avait précisément évacué.
Le jeu de l’acteur face à l’imaginaire du lecteur
Le roman insiste sur trois traits : la maîtrise clinique du déguisement, l’identité multiple, le charme de façade (pas la séduction). Le tout formant un masque social recouvrant un vide. Sur ce point précis, le jeu de Eddie Redmayne est cohérent avec le texte : il utilise son visage, il fait une performance construite sur le contrôle facial plutôt que sur l’expressivité.
Le roman ne donne aucune prise émotionnelle alors que l’acteur introduit une tension intérieure sous l’impassibilité. Ce parti-pris pourrait déstabiliser un lecteur du roman, dans un sens comme dans un autre. L’opacité n’étant pas ce qu’il y a de plus vendeur, cinématographiquement et à contrario, une personnalité plus habitée que ce que le texte suggérait peut paraitre artificielle.
Liens avec le premier film (1973, Zinnemann)
Point notable : le titre anglais original est repris The Day of the Jackal, et non Le Chacal, titre sous lequel le film de 1997 avec Bruce Willis était connu en France.
La série respecte la hiérarchie : le roman et le film sont la référence de qualité et de rigueur. Elle se pose en héritière tout en se détachant délibérément de l’intrigue.
Avis.
C’est une réussite et une belle découverte.
Dès leurs premières minutes, la série impose force visuelle et maîtrise du rythme et semble immédiatement hors catégorie.
L’intrigue maintient constamment la tension. Elle explore engagement physique et psychologique, servi par une intensité émotionnelle portée par des interprètes capables d’occuper l’écran avec une présence bluffante.
Rigueur, attention portée aux détails, élégance des choix filmiques, construisent l’identité visuelle de la série qui propose le personnage incarné par Eddie Redmayne en une sorte de caméléon-samouraï extrêmement dangereux, mais toujours traversé par un déséquilibre émotionnel. Un héritier du Samouraï de Jean-Pierre Melville : le vide du visage, l’impression de transparence dans certains plans et la fragilité. Voire les scènes du club de jazz du Samouraï où les traits figés de l’acteur Alain Delon sont proprement radiographiés par l’objectif de la caméra.
Eddie Redmayne réussit une performance similaire : un jeu non démonstratif, un contrôle du visage et qui sert exactement le personnage tel que le texte de Forsyth l’a construit. Le professionnel opaque. Le duo avec Lashana Lynch établit un équilibre plutôt que de reposer uniquement sur le charisme de Redmayne. Certains y verront le seul point de faiblesse de la série, les showrunners ayant introduit un complot dans le complot purement artificiel.
Série à recommander pour qui a aimé le roman ou le film de 1973 ; l’écart avec le texte original est un hommage, non une trahison.
Point de vue subjectif. Ce que la série apporte
The Day of the Jackal réussit un tour de force rare pour une production sérielle : imposer un rythme qui ne cèdent jamais à la facilité du format épisodique. La plupart des séries de genre, même ambitieuses, finissent par trahir leur nature télévisuelle : un montage qui s’étire pour remplir un format horaire, des scènes de transition qui existent surtout pour ménager une coupure publicitaire ou un cliffhanger de mi-épisode. Ici, la mise en scène reste tendue de bout en bout, chaque plan pensé à l’échelle du film et non de l’épisode. C’est précisément ce qui produit cette impression d’ampleur cinématographique : la série ne se contente pas de raconter un thriller, elle en adopte la grammaire visuelle : cadrage rigoureux, économie de mouvement de caméra, sens du silence et du hors-champ. Peu de séries d’espionnage récentes (même des productions premium) maintiennent cette discipline sur la durée sans relâchement.
Une empreinte.
Ce qui marque durablement, ce n’est pas seulement la mécanique de la traque : c’est la manière dont la série construit une figure. Le Chacal d’Eddie Redmayne ne fonctionne pas comme un simple antagoniste fonctionnel dont l’intérêt s’épuiserait une fois le twist révélé ; il devient un objet de fascination en soi, au même titre que Ripley, Le Samouraï ou que le tueur de The Killer. La série mise sur l’opacité du personnage comme moteur narratif plutôt que comme obstacle à contourner. C’est un pari risqué : un protagoniste qu’on ne comprend jamais entièrement peut lasser un public habitué à l’identification immédiate. Ici, au contraire, cette distance entretenue devient la source même de la tension : on regarde un homme qu’on ne pourra jamais totalement saisir, et c’est cette impossibilité qui fascine plutôt que le simple suspense de savoir s’il sera arrêté.
L’hermétisme.
C’est là que la série prend un vrai risque d’écriture. Elle refuse par moments l’exposition : certaines motivations restent floues, certains silences ne sont jamais comblés par un dialogue explicatif. Ce parti pris d’hermétisme est cohérent avec l’ADN du roman de Fredrick Forsyth, qui ne donnait jamais accès à l’intériorité du Chacal : la série transpose cette opacité littéraire en opacité de mise en scène, ce qui est une trouvaille subtile. Le risque, bien entendu, est de perdre une partie du public en cours de route, ou de laisser une impression de froideur excessive. Mais c’est un risque assumé, et c’est précisément ce refus de tout expliquer qui évite à la série de sombrer dans le didactisme dont souffrent tant de thrillers d’espionnage grand public.
Les à-coups « serials ». Dosage maîtrisé.
Dans le même mouvement, la série n’échappe pas totalement aux tics du feuilleton : quelques revirements de dernière minute ( la toute fin), des coïncidences providentielles qui relancent l’intrigue au bon moment, une ou deux ellipses un peu commodes pour justifier un rebondissement. Ce sont des ficelles typiquement « série », de celles qu’on pardonnerait difficilement à un film resserré sur deux heures. Mais le dosage est suffisamment maîtrisé pour que ces artifices ne cassent jamais la cohérence globale : ils sont noyés dans une mise en scène assez rigoureuse pour continuer à faire illusion, et suffisamment rares pour ne pas transformer la série en pur mécanisme de rebondissements. C’est un équilibre difficile : trop de retenue aurait produit une série trop lente pour le format, trop de rebondissements l’aurait fait basculer dans le pur produit de plateforme jetable. La série semble avoir trouvé le point d’équilibre entre les deux exigences contradictoires du genre : la rigueur du thriller d’auteur et l’appétit du spectateur de plateforme pour la relance narrative.
Constat.
Ce qui rend cette réussite d’autant plus notable, c’est le contraste avec la production dominante du thriller d’espionnage en série, où l’ampleur visuelle est souvent sacrifiée à la rentabilité du tournage, et où l’hermétisme d’un personnage est perçu comme un problème marketing à corriger plutôt que comme une qualité dramatique à exploiter. The Day of the Jackal démontre qu’il est possible de concilier ambition cinématographique et logique sérielle sans que l’une ne dévore l’autre : ce qui explique sans doute pourquoi elle est un événement plutôt qu’une adaptation de plus.
Fiche technique
- Création et scénario : série créée par Ronan Bennett, d’après le roman de Frederick Forsyth, qui a aussi écrit les premiers épisodes.
- Réalisation : Brian Kirk a réalisé les premiers épisodes, dont il est également producteur exécutif.
- Production : parmi les producteurs exécutifs figurent Gareth Neame, Eddie Redmayne et Lashana Lynch, soit les deux acteurs principaux eux-mêmes.
- Pays et langue : production britannique, tournée en anglais.
- Première diffusion : sur Sky Atlantic au Royaume-Uni, le 7 novembre 2024 ; aux États-Unis, la série est diffusée sur Peacock.
- Diffusion en France : sur Prime Video, où les 10 épisodes étaient disponibles à partir du 6 décembre 2024. En Suisse romande, la RTS 1 a lancé sa diffusion le 3 novembre 2025.
- Format : 10 épisodes d’environ 60 minutes.
- Distribution principale : Eddie Redmayne, Lashana Lynch, Úrsula Corberó, Charles Dance, Chukwudi Iwuji, Khalid Abdalla, Eleanor Matsuura, ainsi que Richard Dormer dans le rôle de Norman Stoke, l’armurier du Chacal.
- Les rôles : Lashana Lynch incarne Bianca Pullman et Úrsula Corberó joue Nuria, la compagne du Chacal.
- Musique : bande originale composée par Volker Bertelmann, générique « This Is Who I Am » interprété par Celeste.
- Lieux de tournage : principalement en Hongrie, en Croatie, en Autriche et au Royaume-Uni, avec Budapest, Zagreb et Vienne comme villes phares. La maison du Chacal et de Nuria est une villa située près du village de pêcheurs de Rabac, en Croatie.
- Récompenses : deux nominations aux Golden Globes, meilleure série dramatique et meilleur acteur pour Redmayne.
- Audience : la série a battu un record d’audience sur Sky après son succès sur Peacock.
- Budget et droits : Forsyth avait vendu les droits cinématographiques de son roman il y a des décennies pour seulement 20 000 livres, et ne touche presque rien sur une adaptation au budget annoncé de 126 millions de dollars.
- Saison 2 : renouvelée dès novembre 2024, avec une sortie prévue en 2027. Le tournage a débuté en février 2026 à Budapest, avec David Harrower comme nouveau showrunner, et Pablo Schreiber et Weruche Opia rejoignent la distribution.
- Le film de 1973, pour mémoire : réalisé par Fred Zinnemann avec Edward Fox, Michael Lonsdale et Delphine Seyrig, musique de Georges Delerue, il avait remporté le BAFTA du meilleur montage.



