Kubick éditions, collection Outrenoir.
Juliette prolonge plusieurs thèmes déjà présents dans mes romans noirs précédents (Les Rapaces, Ce qui reste de candeur, American Airlines), tout en mettant pour la première fois au centre du récit une protagoniste féminine aussi radicale. Je poursuis mon exploration des mécanismes de domination économique, des zones grises de la morale et des personnages confrontés à des choix extrêmes.
Ce que la violence produit lorsqu’elle devient un mode de vie
Dans ce roman noir, la violence est présente, bien sûr. Elle accompagne certains des choix de Juliette. Mais elle n’est pas le sujet. Ce qui m’intéresse, c’est ce que la violence produit lorsqu’elle devient un mode de vie.
À première vue, Juliette semble appartenir au registre du thriller d’action : une mercenaire traquée, un contrat, un industriel puissant, des manipulations. Mais le cœur du roman n’est pas la mécanique du meurtre : c’est l’étude d’une femme qui ne sait plus exister autrement que dans la survie.
Mes personnages ne cherchent pas forcément à devenir meilleurs : ils cherchent simplement une sortie.
Plusieurs critiques rapprochent Juliette de cet univers de tueurs solitaires et méthodiques, en soulignant son côté « grenade dégoupillée », toujours en tension.
Une identité devenue outil de travail
Le titre du roman est Juliette, mais on ne sait jamais vraiment qui elle est. Elle a eu plusieurs vies, plusieurs fonctions, plusieurs identités. Quand quelqu’un passe sa vie à jouer des rôles, que reste-t-il lorsqu’il enlève tous les masques ?
Chez Juliette, l’identité devient un outil professionnel. Changer de nom, de comportement, d’apparence : ce qui protège les autres personnages devient chez elle une forme de disparition intérieure.
Elle est vivante physiquement, mais elle semble déjà avoir disparu socialement.
Juliette est une professionnelle. Elle anticipe, elle observe. Elle ne laisse rien au hasard. Cette maîtrise est sa force, mais elle est aussi sa faiblesse. Pour contrôler le monde qui l’entoure, elle se prive de tout ce qui rend une existence vivable : la confiance, l’imprévu, le lien avec les autres.
Je raconte cette contradiction. La maîtrise absolue a un prix. Elle isole. Elle dessèche. Elle détruit lentement. Juliette est efficace parce qu’elle renonce à une partie de son humanité. La question du roman est de savoir ce qu’il en reste.
Dans ce polar, je ne cherche jamais à faire de Juliette une héroïne. Pas davantage un monstre. Elle appartient à cette zone grise qui m’intéresse depuis longtemps : celle où les catégories morales deviennent poreuses.
Les violences qui ne laissent pas de traces
Elle n’est qu’un instrument utilisé par des entités morales ou physiques qui ne se salissent jamais les mains, qui prennent leurs décisions derrière des bureaux. Leur violence est moins visible, mais elle n’est pas moins destructrice. Elle broie des existences sans jamais apparaître sur une scène de crime. Je laisse au lecteur le soin de décider laquelle est la plus redoutable.
Dans mon roman noir, le personnage qui engage Juliette participe de cette réflexion. Il représente un pouvoir qui ne s’expose jamais vraiment, un pouvoir capable d’utiliser les autres comme des instruments. Face à lui, Juliette est paradoxalement plus transparente. Elle assume ce qu’elle est. Lui peut se cacher derrière les apparences de la réussite, de la respectabilité ou de la puissance économique. Cette opposition me semble révélatrice de notre époque.
La question de l’identité traverse tout le polar. Juliette change d’apparence, de nom, de rôle. Mais à force de porter des masques, que reste-t-il de celui ou celle qui les porte ? Je crois que nous fabriquons tous, à des degrés divers, des personnages sociaux. Chez Juliette, cette logique est poussée jusqu’à son extrême. Son identité devient un outil de travail. Au fil du temps, elle tend à se dissoudre. Cette disparition intérieure est sans doute le véritable fil conducteur du livre.
J’écris également un roman noir de la solitude. Celle qui s’installe lorsque plus personne ne peut vous rejoindre parce que votre existence devient incompatible avec celle des autres. Juliette traverse le monde sans véritablement l’habiter. Elle regarde les autres vivre sans pouvoir réellement partager leur existence. Cette distance est peut-être la blessure la plus profonde du personnage.
Mon écriture procède du même choix. Je veux une langue qui ne commente pas les émotions mais qui les laisse apparaître dans les gestes, les silences, les décisions. Une écriture tendue. Je fais confiance au lecteur. Je préfère suggérer plutôt qu’expliquer, laisser les actes révéler les failles plutôt que les analyser longuement.
Le roman noir me permet d’explorer ces territoires parce qu’il ne cherche pas à rassurer. Il accepte les ambiguïtés. Les victimes ne sont pas toujours innocentes, les coupables ne sont pas toujours dépourvus d’humanité, et le pouvoir ne porte pas nécessairement le visage que l’on croit.
Au fond, Juliette pose une question qui dépasse son personnage. Que devient un être humain lorsqu’il s’est si parfaitement adapté à un monde violent ? Peut-on trouver une place parmi les autres avec cette manière d’exister ?
Je n’apporte pas de réponse. J’espère simplement que le lecteur referme le livre en continuant de porter ces questions en lui. Parce que, derrière l’action et le suspense, c’est peut-être de cela qu’il s’agit : de la fragilité de notre humanité.
Juliette est libre de ses mouvements, mais captive de ce qu’elle est devenue. Elle fait ce qu’elle sait faire, mais elle paie le prix de cette compétence à chaque instant de son existence.
La solitude est sans doute le véritable territoire de ce polar.
Juliette traverse des villes, des chambres d’hôtel, des gares, des routes. Elle croise des visages. Mais elle ne rencontre presque personne.
Cette destruction est lente. Elle ne fait pas de bruit. C’est une érosion intérieure. À force de changer d’identité, de visage, de rôle, on finit par ne plus très bien savoir lequel est le vrai. Peut-être n’y en a-t-il plus.
Je crois que nous vivons dans une époque où beaucoup de violences sont devenues invisibles. Elles s’exercent à distance, dans des conseils d’administration, au nom de l’efficacité, de la rentabilité ou du pouvoir.
J’aime les personnages qui vivent dans ces zones d’ombre où les certitudes deviennent fragiles. Ils ne cherchent pas à être aimés. Ils essaient seulement de tenir debout.
Mon écriture répond à cette même exigence. J’essaie d’enlever plutôt que d’ajouter. Un personnage qui hésite avant d’ouvrir une porte en dit parfois davantage qu’une page entière d’analyse psychologique.
Au fond, je ne crois pas écrire le portrait d’une tueuse.
Le dernier territoire où l’on peut regarder le monde sans le simplifier
On me demande parfois pourquoi j’écris des romans noirs.
Je pourrais répondre que j’aime les personnages en marge, les destins qui basculent. Ce serait vrai. Mais ce ne serait pas l’essentiel.
Le roman noir est, à mes yeux, le dernier territoire où l’on peut encore regarder le monde sans être obligé de le simplifier. La réalité est trouble.
Je ne suis jamais attiré par les héros. Les héros rassurent. La littérature qui m’intéresse ne rassure pas.
Je crois que chacun porte en lui une part d’ombre. Non pas une monstruosité, mais une zone fragile où la peur, la colère ou le désespoir peuvent un jour nous faire franchir une ligne que nous pensions infranchissable. C’est cette frontière qui m’intéresse.
Mes personnages ne sont pas des modèles. Ils tentent de survivre dans un monde qui les dépasse souvent. Ils prennent de mauvaises décisions. Ils s’y enferment parfois.
La violence occupe une place importante dans mes romans. Pourtant, je ne crois pas écrire sur la violence, mais sur ses conséquences.



