A House of Madness
Pierce Brosnan en chef mafieux complètement imprévisible : voilà déjà une bonne raison de s’intéresser à Mobland On connaissait l’acteur en séducteur impeccable, capable de sauver le monde sans froisser son costume. Le voici désormais en patron du crime dont l’humeur peut transformer une conversation banale en très mauvais souvenir. Conrad Harrigan a beau avoir les moyens de s’offrir à peu près tout ce qu’il désire, il lui manque manifestement une chose : la maîtrise de ses nerfs.
Il suffit parfois d’un détail pour le faire dérailler. Et lorsqu’il perd patience, mieux vaut ne pas se trouver dans les parages.
Le plus amusant, c’est que Brosnan ne cherche jamais à rendre son personnage sympathique à tout prix. Il lui conserve une certaine allure, une manière de se tenir, une aisance presque mondaine. Mais quelque chose cloche derrière cette apparence. On sent qu’un homme parfaitement ordinaire pourrait se cacher sous ce costume, à ceci près que celui-ci dispose d’un empire criminel et ne supporte guère qu’on lui résiste.
Le résultat est souvent drôle, parfois inquiétant, et toujours imprévisible.
Dans son entourage, Helen Mirren n’est pas là pour calmer le jeu. Son personnage, Maeve Harrigan, possède ses propres méthodes pour obtenir ce qu’elle veut. Elle n’a pas besoin de faire une scène pour rappeler aux autres qu’elle peut leur causer de sérieux ennuis. Et puis il y a Tom Hardy, qui semble avoir fait de l’économie de mots un principe de vie. Là où ses partenaires s’agitent, lui regarde. Là où les autres parlent pour imposer leur autorité, il attend. Son visage reste fermé, ses réactions sont mesurées et l’on comprend assez vite que son silence n’a rien d’inoffensif.
Avec un tel trio, les réunions de famille promettent davantage de tensions que de bons souvenirs.
C’est précisément ce qui rend Mobland aussi plaisante à regarder. La série ne prétend pas bouleverser le polar télévisé, mais elle sait mettre ses acteurs dans des situations qui leur permettent de donner le meilleur d’eux-mêmes. Et quand les personnages sont aussi mal assortis à une vie paisible, il serait dommage de ne pas en profiter.
Des histoires de clans, mais pas seulement
Sur le papier, Mobland ne présente pourtant rien de révolutionnaire. Une famille criminelle veut conserver son pouvoir, un clan rival menace ses intérêts et les tensions internes risquent de provoquer une catastrophe. Dans ce genre d’histoire, il y a toujours un héritier qui se croit plus malin que les autres, un patriarche qui entend rester maître à bord et quelques hommes chargés de nettoyer les dégâts. La recette est connue. Encore faut-il savoir la servir.
La série a d’ailleurs connu un parcours particulier avant d’arriver sur Paramount+. Le projet avait d’abord été imaginé comme un prolongement de « Ray Donovan », sous le nom de « The Donovans », avant de devenir une fiction indépendante. Ronan Bennett en assure la création, tandis que Guy Ritchie participe à la mise en scène, notamment au début de la saison. Le résultat porte la marque d’un cinéaste qui aime les personnages excessifs, les situations qui s’emballent et les dialogues capables de faire rire au milieu d’une menace de mort.
La série ne réinvente pas son genre mais elle a quelque chose à raconter. Elle sait retenir notre attention. Mobland y parvient grâce à son casting, à son rythme et à une histoire qui trouve son intérêt dans les rapports entre les personnages. On peut regretter certains passages assez convenus sans pour autant bouder son plaisir. Toutes les séries policières n’ont pas besoin de devenir une réflexion métaphysique sur la nature du mal pour être efficaces.
Harrigan
Les Harrigan sont déjà installés au sommet de leur petit monde. Ils n’ont donc pas besoin de conquérir le pouvoir : leur problème consiste plutôt à le conserver, malgré les erreurs de leurs proches et leurs propres travers. C’est là qu’intervient Harry Da Souza, interprété par Tom Hardy. Son métier consiste à entrer en scène lorsque les choses commencent à mal tourner. Il négocie, trouve des solutions et tente d’éviter que les problèmes ne prennent des proportions incontrôlables.
Dans une famille où presque tout le monde semble capable de transformer une contrariété en affaire d’État, il ne manque pas de travail.
L’équilibre devient particulièrement fragile lorsque Eddie, le petit-fils de Conrad, provoque un incident qui risque d’entraîner les Harrigan dans un conflit avec les Stevenson. Une fois encore, les conséquences des actes d’un individu menacent de retomber sur tout un clan. Harry doit alors empêcher la situation de dégénérer, tout en composant avec des gens qui ne lui facilitent vraiment pas la tâche. Le scénario suit des chemins familiers, mais les personnages donnent suffisamment de relief à l’ensemble pour que l’on ait envie de connaître la suite.
Pierce Brosnan, une bombe à retardement
C’est probablement Pierce Brosnan qui prend le plus de plaisir à jouer contre son image. Conrad Harrigan n’a pas grand-chose du criminel élégant qui aurait soigneusement calculé chacun de ses gestes. Il possède certes l’autorité et les moyens d’un homme puissant, mais son comportement ressemble parfois à celui d’un enfant à qui l’on vient de refuser un caprice. Sauf qu’ici, les caprices peuvent avoir des conséquences apocalyptiques.
Brosnan trouve un équilibre intéressant entre la comédie et la menace. Il peut se montrer presque cordial, adopter un ton léger et donner l’impression que tout va bien. Puis son visage change, sa voix se durcit et l’on comprend que la conversation vient de prendre une autre direction. Cette instabilité donne au personnage une présence particulière. Avec certains chefs mafieux, on sait que la violence fait partie du programme. Avec Conrad, on ne sait même pas toujours ce qui risque de la déclencher.
C’est aussi ce qui rend ses scènes amusantes. On le regarde parfois avec le sourire, tant son comportement frôle l’absurde. Mais ce sourire ne dure jamais très longtemps. Conrad n’est pas simplement un vieux patron irascible qui fait peur à son entourage. C’est un homme capable de mettre en danger ses propres affaires parce qu’il supporte mal la contradiction. Son pouvoir lui permet de satisfaire presque toutes ses envies, mais il ne lui donne pas pour autant la moindre sagesse.
Autour de lui, chacun doit donc apprendre à anticiper ses réactions. Il faut savoir quand parler, quand se taire et quand essayer de détourner son attention. Le moindre désaccord peut prendre des proportions démesurées. Même ses proches ne sont jamais totalement à l’abri de ses humeurs. Ce qui devrait être un avantage pour une famille criminelle devient une faiblesse : comment conserver un empire lorsque celui qui le dirige risque de prendre une décision catastrophique simplement parce qu’il est de mauvaise humeur ?
Brosnan s’amuse manifestement à pousser le personnage dans ses retranchements. Il n’essaie pas de masquer ses défauts derrière une fausse profondeur psychologique. Conrad est excessif, vaniteux et dangereux. Il peut provoquer le rire, mais il ne devient jamais complètement inoffensif. C’est cette combinaison qui fonctionne : on se divertit de ses extravagances tout en sachant que, dans son entourage, personne ne peut se permettre de les prendre à la légère.
Helen Mirren, le danger absolu
Maeve Harrigan est d’une autre espèce. Elle n’a pas besoin de faire trembler les murs pour se faire entendre, et ses colères ne constituent pas son principal moyen d’action. Helen Mirren lui donne une assurance tranquille qui rend ses interventions particulièrement inquiétantes. Maeve n’est pas nécessairement celle qui parle le plus fort, mais elle sait parfaitement comment peser sur les décisions.
Elle connaît les habitudes de son entourage, repère les faiblesses et sait s’en servir. Là où Conrad réagit parfois avant d’avoir réfléchi, elle paraît beaucoup plus attentive aux conséquences de ses actes. Cela ne la rend pas plus fréquentable, bien au contraire. On peut au moins voir venir une colère. Une manipulation bien menée est autrement plus difficile à déceler.
Ce qui rend Maeve intéressante, c’est qu’elle n’est pas simplement l’épouse qui se tient derrière son mari. Elle possède sa propre autorité et entend défendre les intérêts de la famille selon ses propres règles. Elle peut accompagner Conrad dans ses décisions, mais aussi agir de manière à infléchir ses choix. Leur relation repose autant sur une alliance que sur une lutte d’influence. Ils partagent le même monde et les mêmes intérêts, sans nécessairement avoir la même façon de s’y maintenir.

Helen Mirren apporte au personnage une dureté qui ne passe pas par de grands effets. Elle peut se montrer aimable tout en donnant l’impression qu’elle a déjà décidé du sort de la personne qui lui fait face. C’est une autre forme de menace, moins spectaculaire que celle de Conrad, mais pas moins redoutable. Chez les Harrigan, on peut survivre à une explosion de colère. Il est beaucoup plus compliqué de savoir ce que Maeve a décidé dans votre dos.
Tom Hardy, le silencieux
Tom Hardy joue sur un tout autre registre. Harry Da Souza n’a pas besoin de multiplier les déclarations pour faire comprendre qu’il sait ce qu’il fait. Il regarde, écoute et attend. Il laisse les autres occuper la conversation, parfois jusqu’au moment où ils se rendent compte qu’ils ont trop parlé. Son visage ne livre presque rien, et ses silences donnent à ses scènes une tension particulière.
Ce qui est réussi dans cette interprétation, c’est qu’elle ne repose pas uniquement sur une attitude renfrognée. Harry semble constamment évaluer la situation. Il observe les réactions, mesure les risques et choisit ses interventions avec soin. On a l’impression qu’il cherche moins à impressionner les autres qu’à éviter de perdre le contrôle. Dans un milieu où beaucoup confondent autorité et agitation, cette retenue lui donne un avantage.
Hardy aurait facilement pu faire de Harry une caricature du dur à cuire taciturne. Il évite en grande partie cet écueil en laissant apparaître, par petites touches, un homme qui a ses limites et ses préoccupations. Harry n’est pas un justicier venu remettre de l’ordre dans le monde criminel. Il travaille pour les Harrigan, protège leurs intérêts et accepte de faire des choses que l’on ne qualifierait pas volontiers de recommandables. Sa compétence ne le rend pas moralement irréprochable.
Il conserve néanmoins une lucidité qui manque souvent à ceux qu’il sert. Il sait qu’une victoire immédiate peut provoquer une catastrophe plus importante et qu’une menace mal évaluée risque de coûter cher. Son travail consiste justement à penser aux conséquences pendant que les autres s’abandonnent à leurs impulsions. Ce n’est pas toujours possible, surtout lorsqu’il doit composer avec Conrad et les autres membres de la famille.
Cette vie professionnelle empiète aussi sur sa vie personnelle. Harry peut se montrer efficace lorsqu’il s’agit de régler les problèmes des autres, mais il ne parvient pas pour autant à tenir ses propres difficultés à distance. Ses obligations envers les Harrigan finissent par peser sur son couple et sur le temps qu’il peut consacrer à sa famille. Il est le spécialiste des crises, mais cela ne signifie pas qu’il sache éviter les siennes.
Le personnage fonctionne précisément parce que Hardy ne cherche pas à nous expliquer constamment ce qu’il ressent. Il laisse le spectateur interpréter ses réactions et comprendre progressivement ce qui se joue derrière son calme. Dans une série peuplée de personnages qui en font souvent trop, cette économie de jeu fait du bien.
Guy Ritchie, un univers qu’il connaît bien
La rencontre entre ces trois personnages constitue l’un des principaux atouts de Mobland Conrad agit au gré de ses humeurs, Maeve poursuit ses objectifs avec méthode et Harry tente de maintenir un semblant d’équilibre. Ils n’ont ni les mêmes priorités ni les mêmes façons de régler les problèmes. Pourtant, ils dépendent les uns des autres, et c’est cette cohabitation qui alimente une bonne partie de la tension.
Les négociations deviennent parfois plus intéressantes que les affrontements. Il suffit d’un mot mal choisi ou d’un interlocuteur qui perd patience pour qu’une discussion bascule. La série sait aussi jouer sur l’humour noir. Certains échanges sont franchement drôles, précisément parce que les personnages semblent avoir accepté comme normales des situations qui ne le sont absolument pas. Chez les Harrigan, une menace peut se glisser dans une conversation ordinaire et un repas tranquille n’offre aucune garantie de tranquillité.
Guy Ritchie retrouve un univers qui lui convient : des individus aux personnalités bien affirmées, des alliances fragiles et des situations qui échappent progressivement à ceux qui pensaient les maîtriser. Mobland adopte toutefois un ton plus sombre que celui de ses récits criminels les plus fantaisistes. Ici, les extravagances des personnages ne font pas disparaître la brutalité de leurs actes. Le rire accompagne la violence, mais ne l’efface pas.
La mise en scène sert efficacement cette galerie de caractères. La série ne cherche pas à faire de chaque épisode un événement spectaculaire. Elle prend aussi le temps de laisser les tensions s’installer, de montrer les rapports de force et de faire comprendre que les décisions prises par les uns compliquent la vie des autres. L’intérêt ne repose donc pas uniquement sur la question de savoir qui va tirer le premier, mais sur celle de savoir qui réussira à empêcher les autres de le faire.
Il reste que Mobland ne possède pas toujours la subtilité des meilleures séries mafieuses. Certaines situations sont attendues et plusieurs développements auraient mérité davantage de finesse. Mais elle connaît suffisamment bien ses personnages pour éviter de devenir une simple succession de règlements de comptes. Son efficacité tient moins à l’originalité de l’intrigue qu’à la manière dont les acteurs lui donnent vie.
Hauteur de la flamme
Tout n’est donc pas à prendre au premier degré, et tout n’est pas non plus irréprochable. Le récit utilise des mécanismes bien connus, certaines intrigues secondaires sont moins convaincantes et quelques rebondissements ne surprendront pas les habitués du genre.
La série ne possède pas nécessairement la profondeur psychologique que l’on pourrait attendre d’une grande fresque criminelle.
C’est une fiction qui connaît ses limites et sait divertir. Elle n’affiche pas de grandes ambitions. Mobland a du rythme, des acteurs qui savent occuper l’écran et suffisamment d’humour pour rendre ses personnages supportables malgré leurs défauts. Elle n’a pas besoin de prétendre qu’elle change notre regard sur le crime organisé pour être une réussite dans son registre.
Pierce Brosnan y trouve un rôle qui lui permet de malmener son image avec un plaisir évident. Helen Mirren impose une présence inquiétante sans avoir besoin d’en faire trop. Tom Hardy, lui, rappelle qu’un silence bien placé peut avoir davantage d’effet qu’un long discours. Les trois interprétations se complètent et donnent du relief à une histoire qui, sans eux, risquerait de paraître beaucoup plus familière.
Au fond, le véritable spectacle est peut-être là : regarder une famille qui dispose de moyens considérables mais qui semble incapable de gérer ses propres membres. Les Harrigan ont des hommes de main, de l’argent et de l’influence. Ils peuvent intimider leurs adversaires et acheter bien des silences. En revanche, personne ne paraît avoir trouvé le moyen de faire régner un peu de bon sens à l’intérieur de la maison.
C’est violent, souvent grinçant, parfois franchement drôle. On sait que l’on ne regarde pas une révolution du genre, mais une série qui assume son goût pour les personnages excessifs et les situations dangereuses. Et lorsque Conrad Harrigan recommence à s’emporter, Maeve à préparer ses coups et Harry à essayer de sauver les meubles, on se surprend à attendre la prochaine catastrophe avec une certaine impatience.
Finalement, chez les Harrigan, le plus étonnant n’est pas que les choses tournent mal. C’est qu’elles ne tournent pas encore plus mal.
Mobland
- Créateurs : Ronan Bennett et Guy Ritchie
- Réalisateurs : Guy Ritchie, Anthony Byrne, Lawrence Gough, Daniel Syrkin, Zetna Fuentes et Brady Hood
- Distribution (acteurs principaux) : Tom Hardy (Harry Da Souza), Pierce Brosnan (Conrad Harrigan), Helen Mirren (Maeve), Paddy Considine, Joanne Froggatt, Lara Pulver et Anson Boon
- Production : Ronan Bennett, Guy Ritchie, Marn Davies et Bill Block (production exécutive)
- Plateforme de diffusion : Paramount+ ( CANAL+ en France)



