Mission
Vendredi, 20 h 42. Je quitte Paris pour Marsouin-sur-Aube, charmante petite ville dont je n’avais jamais entendu parler avant que mon éditeur m’annonce qu’il a une invitation pour un salon du livre. Il me confie cette mission.
Une formidable occasion de rencontrer mes lecteurs, de faire connaître mon roman et de développer mon réseau. Je créerai de la « visibilité », ce qui, dans le vocabulaire éditorial, désigne généralement une chose qu’on ne voit pas.

Le départ est à une heure où les honnêtes gens commencent à envisager leur dîner. Le train met un peu plus de trois heures, avec une correspondance à Trou-sur-Rivière, où je dispose de onze minutes pour changer de quai et méditer sur la condition humaine.
Arrivé de nuit à Marsouin-sur-Aube, j’attends le taxi prévu. La gare et tout ce qu’il y a autour, à savoir une place et sa brasserie gastronomique, est plongé dans le noir. L’éclairage public est en rade. Au bout d’une demi-heure, j’appelle l’organisateur. Une charmante dame décroche, me recommande de ne surtout pas bouger ( c’est l’heure des loups). Elle m’assure que son fils vient me chercher. Ce dernier débarque une heure plus tard. Il m’avertit que le réveil sera à 7 h 30. Les écrivains sont attendus tôt. Très tôt. Il faut être opérationnel dès l’ouverture du salon, parce que les lecteurs, paraît-il, viennent parfois de loin.
Metallica
À neuf heures, je sers la main d’un gaillard avec un teeshirt Metallica qui m’offre un café et me dit que c’est un gros succès : il a eu toutes les grosses maisons d’édition. Même les plus importantes pour les romans noirs, thrillers et polars. Ce n’est pas rien pour un salon lancé l’année précédente.
« Tu seras un peu à l’étroit »
Deux caouas et un croissant mou plus tard, je suis installé derrière ma table. Enfin, installé est un bien grand mot. Je suis coincé entre deux auteurs à succès. À ma gauche, un ancien présentateur de télévision dont le dernier livre raconte ses souvenirs de jeunesse, ses amours contrariées avec ses stagiaires et son opération de la hanche.

Les premiers visiteurs arrivent. Ils passent devant moi, ralentissent parfois, regardent la couverture de mon bouquin, puis se dirigent vers mes voisins. Je ne leur en veux pas. À leur place, je ferais probablement la même chose. Il est difficile de rivaliser avec un visage connu, surtout lorsque celui-ci vous promet de révéler les secrets de sa vie privée en trois cent cinquante pages.
Stars on stage
Après quelques minutes, je découvre que l’ex présentateur parle peu, soupire beaucoup et semble considérer chaque nouveau lecteur comme une épreuve supplémentaire. Il dédicace sans enthousiasme, avec le sourire résigné d’un homme qui a compris depuis longtemps que la promotion d’un livre consiste surtout à raconter cent fois la même anecdote. De temps en temps, il regarde sa montre.
À ma droite, trône une romancière qui vend des centaines de milliers d’exemplaires. Elle, en revanche, est au taquet. Son sourire ne faiblit jamais, son regard accroche chaque visiteur et sa main semble avoir été entraînée à signer à la chaîne. Elle connaît les mots qui déclenchent l’achat, les petites phrases qui donnent envie de lire et les gestes qui accompagnent une dédicace. Elle pose avec les lecteurs, complimente les enfants, remercie les couples et glisse son dernier titre dans presque toutes les conversations.
Elle ne vend pas seulement des livres : elle vend une rencontre, un souvenir, une expérience. À la regarder, on comprend que le succès est un métier, et elle le maîtrise parfaitement.

Je réalise que mes voisins ont des montagnes de livres, des affiches, des marque-pages, des kakémonos et, visiblement, une équipe de communication invisible mais efficace.
Moi, j’ai une petite pile de romans, un stylo qui fonctionne une fois sur deux et une affichette A4. Mon livre est coincé entre leurs deux succès. On pourrait presque croire à une expérience sociologique sur les différentes formes de la notoriété.
Je souris. Je reste digne. Je fais semblant de lire le programme.
Premier Contact
À dix heures trente, une dame s’arrête devant ma table.
— C’est vous qui avez écrit ce livre ?
Je réponds que oui, avec cette petite fierté que je m’efforce de dissimuler.
— C’est un roman ?
La question me déstabilise légèrement. Je pourrais lui répondre que c’est un traité de mécanique quantique, mais je préfère rester honnête.
Elle prend le livre, lit la quatrième de couverture, le repose et achète une pile entière des romans de la vie vraie vécue par la romancière à succès.
Je viens de vivre mon premier contact avec le public de Marsouin-sur-Aube. Il ne faut pas brûler les étapes.
À midi, mes voisins ont déjà signé plusieurs dizaines d’exemplaires. L’ancien présentateur dédicace sans lever la tête. La romancière, elle, distribue des sourires et des signatures comme des cartes de visite et semble connaître personnellement chaque visiteur.
Je commence à me demander si je ne devrais pas, moi aussi, adopter une stratégie commerciale. Peut-être raconter que mon roman est inspiré d’une histoire vécue. Ou prétendre que j’ai été menacé de mort après sa publication. Ou annoncer qu’une adaptation cinématographique est en préparation, qu’Olivier Marchal a pris une option.
L’après-midi s’étire. Les visiteurs circulent, les conversations se succèdent, les cafés refroidissent. Je parle de mon livre, de son intrigue, de ses personnages, de ce qui m’a donné envie de l’écrire. Je découvre que certains lecteurs sont réellement curieux. Ils posent des questions, prennent le temps de feuilleter, s’intéressent à l’histoire. L’un d’eux finit même par acheter un exemplaire.
Je le remercie avec une chaleur qui pourrait laisser croire qu’il vient de me sauver la vie.

Le dimanche ressemble au samedi, avec quelques variantes météorologiques et une fatigue qui commence à se faire sentir. Je connais désormais le libraire qui sue sang et eau pour satisfaire tout le monde, les horaires des pauses, les emplacements des toilettes et le prénom de la personne qui apporte les bouteilles d’eau. Je maîtrise parfaitement les déplacements entre ma chaise et la machine à café.
Training
J’ai également perfectionné ma technique d’approche. Il ne faut pas interpeller les visiteurs. Il ne faut pas non plus les ignorer. Il faut simplement lever les yeux au bon moment, sourire sans insistance et attendre qu’un miracle se produise.
Parfois, il se produit.
Un lecteur achète le livre. Une autre personne me dit qu’elle aime les romans noirs. Une troisième me raconte qu’elle écrit elle aussi. Nous parlons littérature pendant vingt minutes. Ce sont de petits moments qui justifient presque le voyage, les correspondances et le billet à prix cassé.
À dix-huit heures, un effet larsen brise ce qui me restait de tympans. Quelqu’un annonce que le prix Oripeaux Noirs a été décerné à ma voisine, la romancière résiliente. Elle se redresse, visiblement très émue.

Elle a écoulé la totalité de son stock. Elle le clame, le révèle sur ses réseaux sociaux à grand renfort de points d’exclamations et d’envolées lyriques. Le présentateur ricane dans son coin.
Moi, il me reste quelques exemplaires, ce qui me permet de constater que mon roman a encore de beaux jours devant lui.
Raid Final
Je remballe mes affaires. Je remercie les organisateurs. Ils m’ont accueilli avec gentillesse et m’ont offert deux cafés.
Le retour est plus réjouissant que l’aller : le train est quasi désert. Un auteur connu me fait un signe de la tête avant de me rejoindre. Il a des bières, un passé de militaire, a vécu en Afrique et a oublié d’être con. On picole doucement. Contre toute attente, je passe un retour agréable. Arrivés à Paname, on se serre la main. Chacun sa route.
Je suis épuisé.
Passé deux jours loin de chez moi. Le bilan n’est pas si mauvais. Il faut simplement éviter de le convertir en taux horaire.



