Joie
Il existe un moment particulièrement émouvant dans la vie d’un écrivain. Celui où son éditeur lui annonce que son livre va paraître. Après des mois, parfois des années de travail, le voici enfin reconnu, adoubé, accepté dans le cercle très fermé de ceux qui ont le privilège d’être imprimés. On lui parle de diffusion, de promotion, de service de presse, de libraires partenaires. On lui promet une belle visibilité. Il ne lui reste plus qu’à se réjouir.
Et puis le livre sort.
C’est là que commence véritablement sa carrière
La promotion : l’art délicat de ne rien faire avec beaucoup de conviction.
L’éditeur a fait son travail. Il a publié le livre. Il l’a même annoncé dans son catalogue, entre un roman historique et un témoignage bouleversant sur la résilience d’une femme qui a retrouvé le goût de vivre après avoir perdu son chat.
Il a envoyé quelques exemplaires à la presse, publié une annonce sur ses réseaux sociaux et, peut-être, consacré une photographie à son auteur. Il peut désormais passer à autre chose.
L’écrivain, lui, découvre qu’il doit devenir son propre attaché de presse, son propre agent, son propre commercial, son propre community manager. Il lui arrive même de devoir expliquer à son éditeur que son livre est sorti.
Une situation embarrassante pour tout le monde, surtout pour l’éditeur, qui ignorait manifestement que la publication d’un roman impliquait aussi de le faire connaître.
La promotion est une affaire de conviction. L’éditeur croit tellement au livre qu’il laisse à l’auteur le soin de convaincre les autres.
L’appel cosmique du Saint Graal.
Il y a ensuite la diffusion. C’est un mot magnifique. Il évoque une propagation presque virale. On imagine les livres voyageant à travers le pays, pénétrant les librairies, s’installant sur les tables, attirant les regards et les mains des lecteurs.
Le livre est bien référencé. Il figure dans les bases de données professionnelles. Il possède un ISBN, un prix, un code-barres et une existence administrative parfaitement incontestable. Il est donc disponible partout, sauf là où quelqu’un pourrait avoir l’idée de l’acheter.
On peut le commander. C’est même l’argument massue. Le libraire et le lecteur peuvent le commander, le voisin de la concierge du lecteur peut le commander. Personne ne le voit.

Les libraires : une histoire de temps, d’argent, de tables et de places
Il y a enfin les librairies. Ces lieux où les livres rencontrent leurs lecteurs. Il y a les livres qui bénéficient d’une table, ceux qui disposent d’un présentoir, ceux qui occupent une vitrine et ceux qui, moins bien lotis, se retrouvent rangés sur une étagère, coincés entre un ouvrage de développement personnel et les mémoires d’un ancien ministre qui a connu la prison.
Pour accéder aux tables, il faut parfois disposer d’un éditeur suffisamment puissant, d’un diffuseur convaincu ou d’un budget promotionnel proche de celui d’un blockbuster. Le talent n’est pas toujours bien vu. Il peut même devenir encombrant, voire gênant.
Les libraires ne sont pas responsables de cette situation. Ils travaillent avec des contraintes économiques et des wagons de nouveautés toutes les semaines. Mais il faut bien reconnaître que la visibilité en librairie ressemble parfois à une aristocratie : certains livres naissent avec leurs quartiers de noblesse, d’autres doivent faire leurs preuves avant même d’avoir été lus.
L’auteur, pendant ce temps, regarde les photographies des tables de librairie sur Instagram. Il y reconnaît parfois des livres qui ont bénéficié d’une campagne de promotion considérable. Son propre roman, lui, est quelque part. Il ne sait pas exactement où. Mais il est quelque part.
Le service de presse : arroser le désert
Et puis il y a le service de presse. Cette grande opération de séduction qui consiste à envoyer des dizaines, parfois des centaines d’exemplaires à des journalistes, des chroniqueurs, des influenceurs qu’on espère prescripteurs.
On expédie les livres avec générosité. On soigne les enveloppes, on rédige des argumentaires, on ajoute parfois un petit mot personnalisé. Les colis partent. Les cartons se vident. Les statistiques s’améliorent.
Et après ?
Après, on attend que quelqu’un ouvre le paquet, lise le roman, le recommande. On attend une chronique, un article, une mention sur un réseau social. Aimez ce que je fais !
On attend surtout que cette formidable opération de communication produise un effet quelconque sur les ventes.
Il arrive que le livre soit apprécié. Miracle !
Le service de presse devient alors une sorte de loterie. On envoie cent livres, on espère trois retours, on en obtient un et on considère que l’opération est un succès. Quant aux quatre-vingt-dix-neuf autres exemplaires, ils auront au moins contribué à enrichir le patrimoine culturel des piles de livres à lire. Les fameuses PAL.

Et l’auteur dans tout ça ?
L’auteur est naturellement reconnaissant.
Il a été publié. Il serait donc malvenu de se plaindre. Il devrait même remercier son éditeur de lui avoir donné sa chance. Il a signé un contrat, reçu quelques cartons et obtenu le droit de regarder son nom imprimé sur une couverture.
S’il est invité, il écume tous les salons de France et d’ailleurs. Il prend des trains, des bus, des cars, des taxis en commun ou VIP. Il enfile des badges, parle une langue réduite à cinquante mots pour un argumentaire efficace, écoute les projets d’auteurs plus jeunes que lui et pas encore lessivés, pousse la porte d’hôtels improbables. Il bouffe et boit jusqu’à pas d’heure ou bien se couche avec les poules. Il se fait des potes qui posent en photo avec sa pomme. Il y passe ses weekends. Les voyages épuisent ce qui lui reste de jeunesse.
Il ne voudrait pas un dessert, en plus? Demander que son livre soit défendu, présenté aux libraires ?
Mais il faut rester raisonnable. L’éditeur a des livres à publier. Des auteurs à féliciter. Une myriade de catalogues à préparer. D’autres rentrées littéraires à alimenter.
Finalement, le monde de l’édition a inventé un modèle économique assez remarquable. L’auteur fournit le manuscrit, l’éditeur fournit le livre, le diffuseur, les références, le distributeur, les cartons, le libraire son temps, sa sueur, les étagères et le lecteur…
Quel lecteur?
Cher auteur, tu dois te rassurer : ton livre est disponible partout.



