Thierry Brun, entre l’ombre et la lumière du fantastique

J’écris un roman fantastique. Je n’avais encore jamais abordé ce genre. Je découvre une autre façon de raconter. Après des années passées à écrire des romans noirs, je recommence à zéro.

Dans le polar, je peux m’appuyer sur l’intrigue, les rapports de force et les actes des personnages. L’histoire avance, même quand ils se trompent ou cachent la vérité. Dans le fantastique, il faut aussi tenir compte de ce qu’ils ne comprennent pas. Une scène ne repose pas seulement sur ce qui se passe, mais sur ce que les personnages en perçoivent.

Depuis le début, je pense souvent à l’ombre et à la lumière. Elles sont présentes dans les scènes, dans les lieux et dans le regard des personnages.

Noir

J’ai écrit des romans noirs pendant des années. J’ai appris à installer une menace, à faire monter la tension et à conduire les personnages vers des situations dont ils ne sortiront pas indemnes.

Dans mon nouveau roman, la menace n’a pas toujours de visage. Les personnages ressentent quelque chose sans savoir d’où cela vient. Je dois faire comprendre leur inquiétude sans donner trop vite les réponses.

Peur

Dans le roman noir, la peur vient souvent de ce que les hommes peuvent faire à d’autres. Dans le fantastique, elle peut naître d’un phénomène dont personne ne comprend l’origine ni les conséquences. Les personnages ne réagissent pas de la même façon. Je dois aussi raconter les scènes autrement.

Je ne peux pas leur faire comprendre trop vite ce qui leur arrive. Leurs réactions doivent rester crédibles, même lorsqu’ils sont confrontés à quelque chose qu’ils n’ont jamais connu. Si j’explique trop, je détruis l’étrange. Si je n’en dis pas assez, le lecteur risque de perdre le fil.

Parfois, une phrase me donne la direction. Je la relis à voix haute et je sais comment poursuivre. Cela ne dure pas toujours. La suite peut me demander beaucoup plus de travail. Mais quand une phrase sonne juste, je tiens quelque chose.

J’ai aussi appris à ne pas m’acharner sur une page. Si je bloque, je passe à une autre scène. Quand je reviens au passage, je vois souvent ce qui ne va pas.

Lumière

Je me méfie des phrases qui expliquent ce que la scène a déjà montré. Dans un roman fantastique, elles peuvent détruire une inquiétude installée au fil des pages. Mais je ne veux pas non plus perdre le lecteur dans l’obscurité. Il doit pouvoir suivre les personnages, même s’il ne comprend pas tout ce qui leur arrive.

Je lis davantage à voix haute. Une phrase peut sembler correcte à l’écran et sonner faux quand je la prononce. Parfois, le rythme ne fonctionne pas. Je coupe, je déplace, je réécris. Il m’arrive de supprimer une phrase à laquelle je tenais, simplement parce qu’elle ne trouve pas sa place.

Visages

Je suis retourné à Edgar Poe. J’ai relu le texte que Baudelaire lui a consacré en 1856. Il y décrit un homme chez qui le sombre et le brillant se côtoient. Il emploie cette formule que je trouve toujours aussi forte : « la phosphorescence de la pourriture et la senteur de l’orage ».

Baudelaire ne cherche pas à rendre Poe plus cohérent en effaçant ce qui semble se contredire chez lui. Il accepte ces deux aspects. Cette lecture m’a fait repenser à certaines scènes de mon roman, où des impressions contraires peuvent se retrouver côte à côte.

Je ne compare pas mon travail au sien. Ce qui m’intéresse, c’est sa façon de regarder un écrivain. Un livre peut contenir des éléments contradictoires. Il n’est pas nécessaire de tout expliquer ni de tout faire rentrer dans un même cadre.

J’ai aussi relu le sonnet que Mallarmé a consacré à Poe, publié en 1877 dans un volume d’hommage américain. Il y est question de la mort et de la peur que Poe aurait inspirée à son siècle. Ce qui me frappe, c’est l’importance accordée à sa voix, à sa manière d’écrire.

En relisant Surhumain, j’ai retrouvé des choix que j’avais presque oubliés. Cela m’a amené à me poser une question simple : qu’est-ce qui fait que l’on reconnaît la voix d’un écrivain d’un livre à l’autre ?

Mallarmé admirait aussi la volonté de Poe de construire son œuvre avec méthode, sans laisser le hasard décider de tout. Je comprends cette exigence. Je prépare certaines scènes et j’organise le récit. Mais, au cours de l’écriture, un détail peut changer ce que j’avais prévu. Je ne cherche pas toujours à le corriger. Il arrive qu’il m’ouvre une autre voie.

Construction

Dans « La Genèse d’un poème », Poe raconte comment il a construit « Le Corbeau ». Il ne présente pas le poème comme le résultat d’une inspiration soudaine. Il explique les choix qu’il a faits pour obtenir l’effet recherché.

Cette façon de travailler me parle. Un roman oblige à faire des choix. Une scène peut me plaire sans avoir sa place dans le livre. Un personnage peut prendre trop d’importance. Une phrase peut être réussie, mais détourner l’attention.

Je ne veux pas pour autant tout prévoir avant d’écrire. Dans mon roman, certaines idées jaillisent comme des bulles dans un vin. Elles enivrent. Je les note et je les développe. Ensuite, je vois si elles servent l’histoire. D’autres restent à l’état d’ébauche. Je les abandonne, même si j’ai passé du temps dessus.

Il faut accepter de supprimer ce qu’on aime. Une idée n’a pas sa place dans le livre simplement parce qu’on y a consacré du travail.

Fantastique

J’ai retrouvé un article du Temps consacré à Poe, sous la rubrique « Fantastique noir ». Larousse le présente notamment comme l’un des pionniers du roman policier et de la science-fiction. Ces catégories sont utiles, mais elles ne disent pas tout d’un écrivain.

Poe a écrit des enquêtes, des histoires de maisons qui s’effondrent et un poème dans lequel un oiseau répète un mot. Ces textes sont très différents. Ils appartiennent pourtant à la même œuvre.

Je viens du roman noir. Je crois en connaître certaines règles. Avec le fantastique, je recommence à zéro. Il ne suffit pas de changer de décor. Il faut aussi changer la façon de raconter.

Je veux découvrir jusqu’où ce nouveau genre peut me conduire.

Surhumain

J’ai relu Surhumain, mon premier roman, paru chez Plon dans la collection Nuit blanche. L’histoire se déroule à Nancy. Un parrain vieillit, un notaire veut prendre sa place et une guerre des gangs se prépare. Au milieu de tout cela, il y a Asano, un tueur dont on dit qu’il possède des facultés surhumaines.

C’est cette expression, « dont on dit », qui m’a arrêté. Personne ne sait vraiment ce qu’est Asano. Béatrice Rapaic, une policière infiltrée parmi les truands, reçoit l’ordre de l’affronter. Elle non plus ne sait pas à quoi elle a affaire.

À l’époque, je suivais les personnages et je cherchais comment raconter leur affrontement. Certains lecteurs ont trouvé la fin abrupte. D’autres ont relevé des hésitations dans la narration, tout en soulignant le caractère visuel des descriptions. Mon éditeur, lui, rangeait le livre parmi les thrillers cyberpunk.

En le relisant, j’ai retrouvé cette présence au centre du récit, sans explication précise. Asano existe par ses actes, par ce que les autres racontent de lui et par la peur qu’il inspire. Je n’avais pas construit le roman pour expliquer ses facultés.

Je retrouve quelque chose de cette approche dans le livre que j’écris aujourd’hui. Je ne veux pas reprendre les mêmes procédés, mais je peux m’appuyer sur cette expérience.

L’enfant

Origine paradis commence par un enfant de dix ans. C’est un dimanche matin d’été. Il fait beau. Des voix s’élèvent, un meuble tombe. Le narrateur sent « le mur qui vibre sous ma main ». Il sait que quelque chose de grave se prépare. Il dit qu’il l’a toujours su, avant même de pouvoir l’expliquer.

Cette scène me revient pendant que j’écris mon roman fantastique. L’enfant ne comprend pas ce qui se passe dans sa famille, mais il en ressent la violence. Il n’a pas besoin d’entendre les paroles échangées dans les autres pièces. Ce qu’il ressent au travers du mur lui suffit.

C’est une piste que je retrouve dans mon nouveau livre. Un personnage peut ressentir les effets d’un événement avant d’en comprendre la cause. Je veux que le lecteur éprouve cette sensation avec lui, sans qu’on vienne tout lui expliquer.

Attention

Je laisse reposer certains passages avant de les reprendre. Une phrase qui me plaisait la veille peut me sembler inutile le lendemain. Si elle répète ce que la scène montre déjà, je la supprime. Je ne veux pas garder une phrase uniquement parce que sa formulation me plaît.

Il faut parfois renoncer à des passages auxquels je me suis attaché. Je peux passer une journée sur une scène et décider, à la relecture, qu’elle ne sert pas le récit. Je préfère la retirer plutôt que de lui trouver une place artificielle.

Je pense aussi aux lecteurs. Ceux qui m’ont suivi dans mes romans noirs retrouveront-ils quelque chose qui leur parle dans ce livre ? Et ceux qui ne me connaissent pas auront-ils envie de le lire ? Je ne peux pas écrire pour plaire à tout le monde. Mais le fait de changer de genre ne suffit pas à rendre un livre intéressant.

Je dois faire les choix nécessaires et mener ce roman jusqu’au bout. Il sera différent des précédents. C’est aussi ce qui m’intéresse.

La suite

Il me reste des scènes à écrire et des passages à reprendre. Je vais continuer à couper ce qui alourdit le récit et à développer ce qui lui donne sa force.

Je ne veux pas retrouver la manière dont j’écrivais mes romans noirs. J’ai choisi d’écrire un roman fantastique. Je dois aller jusqu’au bout de cette expérience, quitte à tout reprendre quand le livre l’exige.

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