Vas-y mémé, gonfle pas le vieux schnock largué et dangereux

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Alors je suis né dans les années 60, autant dire que je commence à bien me la raconter. En fait ça fait quelques années que je me la raconte bien, que je casse la tête un peu à tout le monde avec mes petites histoires.

Je ne sais pas comment fait tata Rachel pour me supporter. Tata Rachel ne s’appelle pas tata Rachel, mais j’aime bien l’appeler tata Rachel. Elle a des coiffures et des fringues improbables et ça lui va bien.

Dans ma ville il y a de vrais commerçants et un Super U et je pense vraiment que je vieillis salement parce que je commence à lui trouver du charme à ce SuperU. Globalement, si on pose bien les choses, ce magasin n’a absolument aucun attrait. C’est un alignement d’autoroutes pour consommateurs esseulés qui remplissent des caddies entiers, principalement de bouffe.

Le péage est tout le temps encombré. Aux caisses tu as des jeunes et des vielles. Les vieilles tiennent à leur poste et dans le regard des jeunes il y a la terreur d’échouer à leurs examens. Et malgré cette ambiance de fin du monde, j’éprouve un plaisir particulier à pousser mon caddie. Même si sortir de ma grotte devient une épreuve un peu plus chaque jour.

Faut communiquer

J’ai toujours quelque chose pour écrire à portée de main. Un carnet, une feuille, parfois le téléphone. Peu importe. L’important est de ne pas laisser partir mes rares idées. Car elles ne restent pas longtemps. Elles sont là, puis elles disparaissent. Il suffit de quelques minutes, d’un moment d’inattention, d’un instant où je pense que je m’en souviendrai demain. C’est précisément à cet instant qu’elles m’abandonnent.

Le matin, je me rappelle avoir eu une idée. J’avais trouvé quelque chose. Un passage, une explication, peut-être le début d’une histoire. Je reste allongé quelques instants, les yeux ouverts, en cherchant. Mais rien ne refait surface.
C’est très frustrant. Le mot est faible.

Car, au moment où elles me viennent, ces idées ne sont pas des ébauches. Je vois ce qui manquait à un chapitre.

Quand je suis au SuperU, je tire la gueule parce que, justement, elles jaillissent ces bonnes idées. Et je me retrouve avec rien pour les noter. Je n’ai jamais, au grand jamais, le fulgurant réflexe de dégainer le dictaphone alors qu’il est là, dans ma poche, intégré dans mon téléphone, lui et une ribambelle de ce qu’on nomme applis.

Application. Quelle horreur, quand j’y pense. Application, c’est horrible comme mot : application. Appliquer. Mettre en pratique (quelque chose). Appliquer une théorie, un règlement. S’appliquer sur : se mettre directement sur (quelque chose). Un couvercle qui s’applique sur les bords du récipient. S’appliquer à : concentrer son attention et ses efforts à. S’appliquer à ses devoirs, à recoudre un pantalon. Absolument – Se concentrer, faire des efforts. Il s’applique beaucoup. Figuré – Être pertinent pour. Ce conseil s’applique au grand public comme aux professionnels. Je vais vomir mon quatre heures.

Tout ça a à voir avec la logique. Mathématique ou non. Ce qu’on appelle révolution. Régression ? Ça y est, je fais mon sale vieux con. Je n’arrive pas à me décider. Moi l’auteur de polar, je commence à douter de ce qui m’entoure.

Tout cela se met en place avec une facilité qui me surprend toujours. Je peux étudier et analyser sur mon téléphone la petite tache rose qui vient faire sa maligne sur le dos de ma main. Désormais, l’IA m’accompagne. Un espace s’ouvre sous mes pieds.

Ces quelques mots pour dire que, avec mes idées qui m’abandonnent et mon IA qui commence à me gratter le dos, je regarde bizarrement les pas comme moi, qui m’encerclent alors que je fais la queue pour payer ma bouffe chez Super U. On se jauge du regard, on se sourit, on s’ignore, mais on est tous dans le même bain.

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