Lioness l’intime, le nouveau et implacable champ de bataille

Genèse, modèle réel, fabrication

Special Ops: Lioness arrive sur Paramount+ juillet 2023, huit épisodes. C’est une incursion hors du Western de Taylor Sheridan. Zoe Saldaña productrice exécutive tient le rôle principal, Nicole Kidman actrice et productrice, un double statut qui donne aux deux comédiennes un pouvoir réel sur l’orientation de la série : des oppositions morale/efficacité/devoir entre les protagonistes Zoe Saldaña (Joe), Nicole Kidman (Kaitlyn), Morgan Freeman (Edwin Mullins), Laysla De Oliveira (Cruz),

Le titre, Lioness, vient d’un programme authentique.

En 2003, en Irak, l’armée américaine se heurte à un problème opérationnel : aux checkpoints, les soldats masculins ne peuvent pas fouiller les femmes irakiennes sans provoquer d’incident culturel majeur. La solution est improvisée : on prélève des femmes dans les unités de soutien, pour les envoyer fouiller et interroger la population féminine.

Résultat, elles patrouillent, essuient les tirs, participent aux accrochages armés. À Ramadi en 2003-2004, elles sont les premières Américaines engagées en combat direct. Le programme essaimera ensuite chez les Marines sous la forme des Female Engagement Teams en Afghanistan.

Sheridan déplace tout vers la CIA : une équipe d’opératrices d’élite recrutées dans les différentes armes, chargées de s’infiltrer dans l’entourage intime d’une cible.

Outre le jeu, le travail des actrices est aussi physique : un entrainement de trois heures par jour, cinq à six jours par semaine : une heure de préparation physique, une heure de maniement d’armes, une heure de cascades.

Elles parlent de la saison comme d’une « épreuve d’endurance » autant mentale que physique, et disent avoir eu de plus en plus de mal, au fil du tournage, à se séparer de l’état émotionnel du personnage.

Résumé

La saison 1 est une leçon d’infiltration longue : construction d’une légende, mémorisation sous stress, gestion d’une oreillette quand on est entourée de gens qui vous regardent, micro-décisions prises en deux secondes par une femme seule tandis qu’une salle d’opérations à des milliers de kilomètres délibère.

La technicité est dans la préparation et dans l’écoute.

La chaîne de commandement est montrée dans toute sa longueur ; l’opératrice, la responsable de programme, la hiérarchie à Langley, le niveau politique, et chaque échelon pèse sur l’échelon du dessous sans jamais porter le coup lui-même.

Le dernier maillon, celui qui tient l’arme, est toujours une femme qu’on a recrutée parce qu’ ‘elle n’avait rien à perdre.

Les enjeux personnels. Joe et Cruz sont deux versions du même sacrifice, à vingt ans d’écart. Joe a une famille qui se décompose à mesure qu’elle en protège l’existence : la fille accidentée qu’elle ne voit pas, le mari chirurgien qui demande seulement qu’on lui dise la vérité. Cruz n’a pas de famille, c’est pour cela qu’on l’a choisie.

La série n’oppose pas la mission à l’intime : elle montre que le métier consiste à utiliser l’intime comme matière première, la sienne comprise.

Les amitiés fragiles. Trois liens tiennent la saison, et les trois sont faussés à la racine.

Cruz et Aaliyah : une amitié sincère dont la fonction est l’assassinat.

Cruz et Joe : une filiation opérationnelle où la protectrice est aussi celle qui conduit à l’abattoir.

Joe et Kaitlyn : une complicité de deux décennies qui ne survit que parce qu’aucune des deux n’a jamais eu à choisir. Ce jour viendra.

Dans Lioness, l’attachement n’est pas l’opposé de la trahison, il en est la condition technique.

Zoe Saldaña dans la série Lioness

Les décisions impossibles

La saison est construite comme une succession de choix sans bonne option, et elle refuse systématiquement de les absoudre.

Tuer son propre agent plutôt que de laisser capturer un réseau.

Briser une recrue pour la rendre capable de survivre.

Laisser une amitié se nouer en sachant à quoi elle servira.

Exécuter un homme la veille du mariage de sa fille, devant elle.

Et, en bout de chaîne, l’opération a réussi et elle a produit le contraire de son but. C’est la fatalité qui fonde toute la série.

Ce que Lioness dit

Trois lignes de faille traversent la saison.

  • La guerre rentrée à la maison : Le ressort narratif n’est plus l’opération lointaine mais l’agression sur le sol national : Joe attaquée chez elle, famille relogée, convoi d’enlèvement traversant des autoroutes américaines. C’est la peur de l’infiltration, soit la paranoïa de Guerre froide réactivée pour un public qui ne distingue plus l’intérieur de l’extérieur.
  • La dette karmique : La série met en scène le blowback : l’idée que les opérations américaines fabriquent leurs propres ennemis, mais en version intime, familiale, vengeresse. L’Amérique y est hantée moins par ses erreurs stratégiques que par ses morts personnels.
  • Le coût social privatisé : La guerre est déléguée à une caste minuscule, dont la vie privée se consume hors champ. Les rares scènes chaleureuses sont celles de Joe avec sa famille, et elles existent surtout pour être détruites. En surplomb, la hiérarchie politique, Freeman, Kelly, Kidman, arbitre dans des salles climatisées ce que d’autres exécutent au couteau.

Reste l’ambivalence idéologique, qui est la vraie signature. La série montre la torture, le chantage sur les familles, l’illégalité ordinaire, sans les condamner ni vraiment les glorifier : elle les présente comme le prix d’une efficacité qu’une démocratie prétendrait ne pas payer. Sheridan y insère au passage les conflits réels, Gaza-Israël, Ukraine-Russie, et une méfiance explicite envers l’IA. C’est là que Lioness devient un symptôme : le fantasme d’un État qui fonctionnerait enfin si on le débarrassait du contrôle.

Quelques mots sur la saison 3

Saison close le 20 septembre, après huit épisodes.

La technicité reste la signature, jargon opérationnel non traduit, procédures de surveillance et d’exfiltration, interrogatoires, et des scènes de combat où la production n’a visiblement rien économisé, sans pudeur sur la violence réelle des opérations militaires et de renseignement. Le punch tient à l’absence de filet moral : actes de tortures dans les deux camps. La série ne commente pas.

Cette saison est la plus éprouvante des trois.

Elle met son héroïne en captivité dès l’ouverture et l’y laisse six épisodes.

Les scènes de torture de Joe sont longues, répétées, sans élégance de montage : Saldaña a elle-même documenté la brutalité du tournage. Et la série ne compense pas : pas de respiration comique, pas de personnage secondaire chaleureux pour desserrer l’étau.

L’épuisement vient surtout du double fil temporel. On sait ce qui va arriver, on regarde les personnages marcher vers le piège sans pouvoir rien changer : une dramaturgie de l’impuissance. Chaque épisode ajoute une couche de désillusion.

S’y ajoute une saleté morale assumée : pour retrouver Joe, on torture une famille. La série n’instruit pas le procès, ne fournit pas de contrechamp vertueux. Le spectateur est mis en position de vouloir que ça marche.

Enfin, le soulagement n’arrive pas. Joe est libérée et refuse de rentrer : elle reste sur le terrain pour sa vengeance. Le final détruit ce qui restait ; le mariage et se referme sur l’annonce d’une dette plus ancienne encore.

Nicole Kidman et Zoe Saldaña

La contestation des vétéranes

Les vraies Lioness ont pris la parole, et leur reproche n’est pas une question de détail technique. Ranie Ruthig, l’une des premières engagées, dit que Sheridan a pris leur histoire pour la corrompre.

Kate Guttormsen, capitaine au 1st Engineer Battalion, rappelle l’amplitude réelle du travail : distribuer des ballons de foot dans les écoles un jour, récolter du renseignement le lendemain. Michelle Dallocchio, membre de Team Lioness en 2004-2005, parle d’appropriation et d’une version « rendue sûre et aseptisée pour la consommation de masse ».

Le grief de fond est un grief de reconnaissance, et il se comprend mal si l’on ignore le statut administratif de ces femmes. Parce qu’elles n’étaient officiellement qu’« attachées », leur engagement au combat n’existait pas sur le papier avec les conséquences que l’on devine sur les décorations, les carrières et la prise en charge des traumatismes. Elles se sont battues des années pour faire inscrire cette réalité quelque part. Qu’une super-production reprenne leur nom pour raconter des assassinats de la CIA revient, de leur point de vue, à voir cette histoire effacée une seconde fois, non plus par omission administrative, mais par substitution spectaculaire.

La série, en retour, n’a jamais revendiqué autre chose qu’une inspiration : elle mentionne l’origine du programme dans son pilote, puis s’en détache. C’est précisément ce qui rend le conflit insoluble : Sheridan n’a pas trahi un contrat documentaire, il a simplement pris un nom qui appartenait à des personnes vivantes.

Taylor Sheridan

Acteur jusqu’à la quarantaine (Sons of Anarchy), il bascule à l’écriture et enchaîne Sicario, Comancheria (nommé à l’Oscar du scénario) et Wind River, qu’il réalise. Puis Yellowstone, en 2018, qui fonde un empire : les préquelles 1883 et 1923, Mayor of Kingstown, Tulsa King, Lioness, Landman — tout sauf Yellowstone vivant sur Paramount+. S’y ajoutent Y: Marshals sur CBS, The Madison et le spin-off Dutton Ranch, ces deux derniers déjà renouvelés.

La prodigalité est le point central : il écrit pratiquement seul, à cadence industrielle, et tourne sur ses propres terres et dans ses propres studios texans : un système vertical où l’auteur est aussi le propriétaire du décor. Les volumes suivent : 12,9 millions de spectateurs en sept jours pour Dutton Ranch, 8 millions en dix jours pour The Madison.

Le point de bascule est financier. Il a signé avec NBCUniversal un accord global de plus d’un milliard de dollars. Paramount conserve la propriété de tous les univers créés sous son contrat, Yellowstone en tête.

Fiche technique

  • Titre : Lioness (ex-Special Ops: Lioness). Saison 3 : 8 épisodes, du 2 août au 20 septembre 2026, Paramount+, SkyShowtime en Europe.
  • Créateur / scénariste : Taylor Sheridan. Il tient aussi à l’écran le rôle de Cody Spears.
  • Cast : Zoe Saldaña (Joe), Nicole Kidman (Kaitlyn), Morgan Freeman (Edwin Mullins), Michael Kelly (Byron Westfield), Laysla De Oliveira (Cruz), Dave Annable (Neal), Jill Wagner, LaMonica Garrett, James Jordan, Genesis Rodriguez, Austin Hébert, Jonah Wharton, Thad Luckinbill (Kyle), Hannah Love Lanier, plus deux arrivées : Elizaveta Neretin (Oleksandra) et Ian Bohen.
  • Production : Paramount Television Studios et 101 Studios. Producteurs exécutifs : Taylor Sheridan, David C. Glasser, Zoe Saldaña, Nicole Kidman, Ron Burkle, David Hutkin, Bob Yari, Michael Friedman, Jill Wagner, David Lemanowicz, Geyer Kosinski, Keith Cox.
  • Tournage : cinq mois dans le nord du Texas, achevés le 25 mars. Fort Worth et Dallas, dont les studios de 450 000 pieds carrés implantés dans la zone Alliance de Fort Worth.
  • Origine : librement inspirée du programme militaire américain « Team Lioness », créé en Irak au début des années 2000.
  • Audience : 7,1 millions de spectateurs sur les trois premiers jours, en nette hausse sur la saison 2. Rotten Tomatoes : 54 % en saison 1, 90 % en saison 2.

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